Junior Girardeau et le premier coup de pelle

Les figures marquantes du circuit des soirées d’humour

Junior Girardeau et le premier coup de pelle

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Crédit photo : Michel Grenier

« Y faisaient des coupures, y m’ont sacré dehors. »

L’École nationale de théâtre, en décembre ’99, laissait savoir à Junior que sa formation était interrompue. La rencontre, cette première d’une série avec les figures marquantes du circuit québécois des soirées d’humour, a commencé comme ça. Junior Girardeau, producteur d’humour émérite, à qui l’on doit entre autres le succès des mythiques Mardis de l’humour au St-Ciboire, s’est gentiment joint à moi pour boire un verre d’eau dans un 4 et demie d’Hochelag.

Si quelques soirées d’humour s’étaient implantées en ville au début des années 90, on assistait plus tard à un certain exode de ces soirées vers les régions; il y avait un « trou » à Montréal.

À la sortie de « l’ostie de meeting » où il apprenait qu’il n’aurait pas son diplôme, il prend le téléphone et contacte un de ses anciens professeurs du secondaire maintenant devenu auteur humoristique qui lui dit :
« Je parle avec un gars qui s’appelle Alain Ferland, y’a le Comedy Zone, c’est un bar-comedy club anglophone, tu vas aller le voir ».

« C’était pathétique comme rencontre [rires] ».

Il ne s’était peut-être pas assez préparé pour cet entretien, mais il en rit aujourd’hui. Avide de scène, il voulait dorénavant devenir humoriste. À ce moment-là, seule l’École de l’humour permettait de se faire un nom dans le stand-up. Il s’était inscrit dans un premier temps aux cours du soir pour peaufiner ses textes, en développant parallèlement une soirée d’humour francophone au Comedy Zone le mercredi soir. C’était la naissance d’une première soirée hors cadre, un laboratoire.

Junior, qui bookait les artistes invités, explique qu’au début, sa liste ne comportait que 5 noms : « Le monde [les humoristes] savait pas s’il devait venir. On me disait que c’était pas correct ce qu’on faisait parce qu’on payait pas le monde. On avait zéro budget ».

Sans cashflow, il tenait tout de même mordicus à ce que le tout soit équitable. L’argent était amassé à la porte, le bar prenait 20%, et le reste était divisé également entre les humoristes.

« Je donnais des trois et vingt-cinq, des quatre et quinze…et j’étais payé la même chose. Je te disais que c’est sûr que t’as au moins une et cinquante pour prendre le métro », me dit-il après que j’aie bu bruyamment dans mon verre (j’ai fait le saut en écoutant l’enregistrement).

« Les soirées de rodage étaient inexistantes, c’était inconcevable de venir jouer en n’étant pas rémunéré . Moi je leur disais, tant qu’à écrire tout seul chez vous dans la journée pis regarder le hockey le soir, venez tester votre stock ».

Deux ans plus tard, il avait 150 noms sur sa liste de booking.

Junior parle de cette époque comme quelque chose d’artistiquement riche. Il descendait des bières avec un Phil Laprise inconnu et Paul Ronca (anciennement propriétaire du bar, maintenant chez Just For Laughs). Ça parlait d’humour, d’art, de textes, et ça fumait en-d’dans. La fraternité n’existait pas avant, dit-il. Le monde se « côtoyait » pendant le festival Juste pour rire, mais la camaraderie née au Comedy Zone (et plus tard au St-Ciboire) a changé la façon dont les humoristes interagissaient au quotidien.

« La dernière année du Comedy zone a été tough. Je faisais l’École de l’humour comme auteur en même temps, mais c’est là qu’y ont parti les mercredis Juste pour rire. Y’a ben du monde qui venait toujours au Comedy Zone qui se sont ramassés là. Y payaient 125 piasses. Y’a sept jours dans une semaine. Pourquoi y’ont pris le mercredi, tabarnac? [rires] Le Comedy Zone a finalement juste fermé, j’suis un peu tombé en dépression.»

Avec un pincement au cœur, car il le mettait tout dans le Comedy Zone, Junior se retrouve sans projet, sans job d’auteur, jusqu’à ce qu’Étienne Dano l’appelle : « J’ai un contact, c’est au St-Ciboire ».

Après trois soirées « test », Junior (programmation) et Étienne (animation) fondent les Mardis de l’humour en 2004. Cette fois, un cachet de 25 dollars était garanti, et le public s’entassait dans le bar après en avoir payé 5. Leur mission était claire : ils voulaient faire de la place aux humoristes.

« Je gardais tout le temps un spot pour quelqu’un qui avait jamais joué de sa vie. »

Il faut dire que Junior a défriché le terrain, en plus d’avoir « choqué » des gens du milieu. On lui a fait part de sérieux doutes sur sa façon de faire, en lui disant notamment qu’il était impossible qu’un Louis-José Houde vienne roder dans un bar pour 25 dollars, ou pire, pour rien du tout.

« On m’exprimait des doutes plus dans le temps du Comedy Zone, mais moi j’allais voir des institutions, demander un peu d’argent pour mieux payer les artistes. C’était pas compliqué, je voulais juste que le cachet passe de 25 à 50, mettons ».

Gros cachet, p’tit cachet, le St-Ciboire a nettement contribué à cultiver l’intérêt du public pour l’humour émergent. Étienne Dano y a animé, mais aussi Ben Lefebvre, Korine Côté, Alex Bisaillon (pour ne nommer que ceux-là). On pourrait voir le St-Ciboire comme un Big Bang de la culture humoristique des soirées, de sa démocratisation.

Junior repense à toutes ces années qui l’ont amené à travailler à Juste pour rire, en plus de cofonder sa propre boîte en 2008, celle des productions Feedback.

« Je vais toujours me souvenir de la fois où on a eu Martin Petit au St-Ciboire. Déjà qu’il est super grand et que le bar est minuscule, c’était drôle. C’était notre premier gros gros nom. Je le faisais closer après un gars qui montait sur le stage pour la première fois. Genre de weirdo habillé en armée, y’a fini son numéro en bédaine en se frottant avec de l’huile, y’en avait partout sur scène. Martin est juste arrivé après en disant : Tabarnac, c’est ça la relève ? »

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